L’ÊTRE NARRATIF DE L’HOMME ET L’APOLOGIE DE LA LITTÉRATURE

Pensez au premier homme qui a levé les yeux au ciel, à celui qui tout à coup s’est trouvé devant l’océan à perte de vue ou à celui qui, en mordant un fruit, a découvert non seulement la nécessité de manger, mais aussi le doux plaisir de le faire. Pensez à la stupeur intimidée de qui voit réellement pour la première fois, c’est-à-dire la stupeur intimidée de celui qui regarde la réalité en se posant des questions. Il arrive au-devant des grandes interrogations ainsi qu’au manque de réponses et c’est à ce moment-là que les mythes naissent comme les premières histoires de valeur formative et exégétique du monde.

Le besoin de raconter, qui s’est affiné tout au long des siècles, est inhérent à l’homme, il en représente un trait constitutif et essentiel. La finalité originaire du récit est d’expliquer et de s’expliquer : depuis de l’aube des temps, raconter est la méthode que l’homme a élaborée pour com-prendre le monde et se com-prendre soi-même. Le langage n’est pas suffisant pour connaître, pour expliquer.
Le langage est le moyen et le récit est la méthode, le know-how.
Pour décrire son idée philosophique de la connaissance, Platon utilise le mythe de la caverne ; pour parler du divin ineffable, la Bible le fait descendre sur la terre, elle lui fait prendre la forme de l’histoire concrète d’un homme ; pour attirer l’attention du lecteur, le journaliste transforme le compte rendu des faits dans un récit plus ou moins dramatisé, en le rapprochant du lecteur ; nous-mêmes, par exemple, quand nous informons quelqu’un de ce qu’ il s’est passé durant la journée, nous ne sommes pas en train de construire quelque chose d’autre qu’un récit – souvent adapté à la sensibilité de l’auditeur.

Ainsi, comme la confrontation – plus ou moins consciente – avec le récit est quotidienne, ne pas en considérer l’importance équivaut à un acte d’extrême superficialité. On ne peut pas saisir la profondeur de l’être humain, de la réalité qui l’entoure et de l’époque dans laquelle il vit si on ne prend pas en considération que l’homme est un être narratif. Il vit d’histoires et aperçoit sa propre existence comme une histoire. En plus, un autre élément à remarquer est le besoin de donner une forme narrative aux évènements, aux pensées, aux sensations, est strictement lié au but que l’on souhaite atteindre : le choix du ton, du lexique, des détails soulignés, n’est jamais fortuite et insère « l’explique » et le « s’expliquer » dans une logique très précise. Est-ce que l’on veut susciter de la peine, de la colère, de l’émotion ? Si oui, pourquoi ? Est-ce que l’on veut convaincre quelqu’un de sa propre théorie ? Est-ce que l’on veut informer objectivement ? Tout contribue à l’élaboration d’un récit, bien sûr, mais aussi à l’effet suscité chez le lecteur/auditeur.

Donc, il est évident qu’une approche banale vis-à-vis de cette tendance humaine ne permet pas le développement d’une conscience critique par rapport aux mots des autres à travers lesquels on vit au moins une partie – une grande partie – de la réalité. De plus, cette même approche banalisante est symptôme de capacité empathique et de profondeur d’analyse en insuffisance : l’homme qui « glisse » sur les mots et sur les histoires n’est pas capable de comprendre l’homme, il agit dans l’ignorance prétentieuse de celui qui connaît ou croit de connaître les mécanismes à la base de la vie sans donner de l’importance à la vérité essentielle humaine, c’est-à-dire celle sentimentale-émotionnelle. Grâce à elle le récit, l’histoire – petite ou grande – prend forme et comme ça tous les hommes sont liés ensemble.

De ce fait, l’appel est vibrant et éprouvant : il ne faut pas jeter à la poubelle la littérature. L’inutilité qui ui est attribuée par le monde rapide du « tout et immédiatement » et du « blanc ou noir » est réellement apparente. La vraie littérature est le moyen – bien plus que ce que l’on ne pense – qui permet de transmettre l’expérience de l’existence et ses nuances. En effet, il faut admettre que ce qui frappe le plus, ce qui intéresse le plus et ce qui se sédimente dans la mémoire, est tout ce qui prend forme de récit – souvent avec un processus de dramatisation. La transformation des faits concrets et de l’âme en récit permet le processus d’identification et elle est la manière la plus efficace pour arriver à la compréhension, à l’éclaircissement explicatif et au souvenir. Les histoires sont plus difficiles à oublier et les meilleures voyagent dans le temps car elles stimulent le côté empathique de l’homme, sa curiosité, son imagination et c’est exactement pour cela que l’on peut fixer un concept (surtout s’il est abstrait), comprendre une sensation, éclaircir un fait ou l’expliquer en manière plus immédiate et efficace.

La littérature perpétue la vie car elle est un réservoir d’émotions, c’est-à-dire le vrai moteur des actes et des pensées humains. La littérature est une ressource utile et fondamentale aussi et surtout dans une société contemporaine si rapide, sinon dans un temps pareil à une histoire Instagram elle risque de perdre le sens de la réalité à laquelle on doit faire face et la capacité critique de l’analyser : cueillir l’intention sous-entendue au récit – écrit ou oral – et connecter entre eux éléments et temps différents n’est pas facile si on n’a pas l’habitude de le faire. La littérature nous rend humains car elle n’exclut rien, au contraire elle inclut soit la partie rationnelle, soit la partie émotionnelle qui nous caractérisent.

C’est ce pourquoi je crois que tous ceux qui se sont levés pour clamer l’inutilité de la littérature n’ont pas saisi l’occasion pour y réfléchir un peu. Voilà la raison pour laquelle je me propose de les inviter à considérer, par exemple, la photo de l’enfant migrant allongé sur la plage a fait le tour du monde et a suscité beaucoup plus de réactions que la diffusion des données et l’approche technique-rationnelle à la question de l’immigration. Deux points clés sont : l’image et l’identification. La littérature offre les deux et, en prêtant l’attention nécessaire, on voit que cet enfant est déjà matière littéraire.

de Bologne, Italie

Livia Corbelli

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