Alors que l’énergie nucléaire ne concerne que 10% de la part de production d’électricité dans le monde, elle est en Europe, et particulièrement en France, au cœur des débats. Souvent diabolisé, peu aidé par l’histoire, le nucléaire a pourtant des atouts indispensables qu’il faut absolument considérer – sans pour autant perdre de vue les risques qu’il peut représenter.

Avril 1986, Ukraine : la centrale nucléaire de Tchernobyl connaît un accident majeur sens précédent qui vient menacer sérieusement l’équilibre biologique, environnemental et politique mondial. Mars 2011, Japon : un tsunami frappe la centrale nucléaire de Fukushima, entraînant pour la première fois depuis Tchernobyl un accident nucléaire majeur, classé lui aussi niveau 7 (le niveau le plus élevé sur l’échelle internationale des événements nucléaires, INES). Ces deux dates ont marqué l’histoire d’une pierre blanche, parce qu’elles ont eu des conséquences à la fois sur les plans environnementaux, de la santé, de la politique et même de notre culture industrielle toute entière. Elles sont venues remettre en question notre façon de produire notre énergie, voire même directement notre rapport à notre façon de la consommer. Ce qui n’était qu’un risque, un scénario envisageable mais peu probable est devenu réalité, et les questions de sécurité, couplées à la peur que ces événements se multiplient, ont entraîné une remise en cause du nucléaire civil.

Bilan Électrique 2018 Rte France,
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C’est donc, aujourd’hui encore et plus que jamais, l’un des débats les plus virulents du moment, alors que le discours environnemental prend une ampleur toujours plus importante sur la scène politique. Et ce tout particulièrement en France, le pays du nucléaire civil par excellence, qui n’échappe pas à un grand nombre de détracteurs. En effet, la France est, à l’échelle mondiale, le pays qui s’appuie le plus sur l’énergie nucléaire pour produire son électricité : en 2017, 71.6% de la production d’électricité française était nucléaire, selon EDF. Même si le géant de la production d’électricité d’origine nucléaire reste les Etats-Unis (804.9 TWh en 2017 contre 379.1 pour la France), la proportion de cette production dans la fabrication d’électricité à l’échelle nationale ne dépasse pas les 20%.

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            Bien qu’en France, aucun accident nucléaire ne soit encore à déplorer, nombreux sont ceux qui considèrent encore le risque et les probabilités qui pourraient mener à un accident aux conséquences dramatiques. Des associations comme Greenpeace, WWF, NégaWatt, Sortir du Nucléaire… sont très actives pour tenter à la fois d’impacter les décisions politiques en matière de nucléaire ; et sensibiliser le peuple à leur cause. NégaWatt, par exemple, relaie son scénario idéal pour 2050, qui contient notamment une sortie progressive du nucléaire jusqu’en 2035, remplacé à 100% par les énergies renouvelables d’ici 2050. Ils entendent également se débarrasser des énergies fossiles et diviser par deux la consommation d’énergie de la France. Pour ces associations, une alternative au nucléaire existe donc bel et bien et se doit d’être prise en compte. D’autant plus qu’ils s’appuient non seulement sur le risque que représente le nucléaire civil, mais aussi sur d’autres arguments, notamment économiques. En effet, la plupart du nucléaire civil occidental est vieillissant : d’ici quelques années, la plupart des parcs de centrales nucléaires devraient atteindre leur limite d’âge (40 ans). Il faudra donc, soit entamer une série de travaux coûteux pour prolonger cette durée de vie de dix ans ; soit initier des travaux de construction de nouvelles centrales également très coûteux pour remplacer les anciennes. Rien que pour la France, par exemple, il faudrait compter 800 millions d’euros par réacteur pour en prolonger la durée de vie et obtenir une nouvelle autorisation d’exploitation. Sachant que le pays possède cinquante-huit réacteurs, le calcul est évident : cela va coûter très, très cher… Sans compter le coût et la dangerosité du traitement des déchets radioactifs, qui forment le gros point noir de ce secteur. Un autre argument, plus grave encore, est que le nucléaire ne favorise pas la sobriété énergétique. Puisqu’il nous permet de consommer une quantité infinie d’électricité, à n’importe quel moment de la journée ou de l’année, il entretient le mythe d’une énergie absolument inépuisable. Et puisqu’il fonctionne si bien, le nucléaire civil est accusé de freiner le développement des énergies renouvelables, qui pourraient pourtant le remplacer. Il semble donc évident, à l’appui de tous ces arguments, que l’énergie nucléaire est un outil dont il faudrait, à terme et progressivement, se débarrasser.

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Et pourtant. Ce n’est pas si simple, parce que le débat n’est pas manichéen : contrairement à ce que l’on pourrait penser, le nucléaire civil n’est pas tout noir et surtout, les chiffres qui viennent le défendre sont assez convaincants. En effet, en plus de produire une énergie disponible à la demande, abondante et ‘‘pilotable’’, le nucléaire a la vertu impressionnante de ne rejeter que très, très peu de CO2. En réalité, c’est l’une des énergies les moins polluantes à ce niveau-là – avec l’éolien : le nucléaire rejette environ 12g de CO2 par kw/h, et l’éolien 11. Mais ce dernier n’a pas la capacité de produire autant et en permanence. En comparaison, l’hydraulique produit 24g de CO2 par kw/h, le photovoltaïque 41, les centrales à gaz 490 et les géantes à charbon, 820. Les chiffres sont donc parlants : l’énergie nucléaire a une vertu énorme et indispensable, qui nous oblige à la reconsidérer. D’autant plus que la priorité environnementale de cette décennie est bien de diminuer notre production de CO2, afin de maintenir le réchauffement climatique sous le seuil des 2°C. Pour l’heure, même certaines énergies renouvelables ne sont pas aussi bonnes élèves que le nucléaire sur ce point-là. D’ailleurs, bien que la France ne soit pas un exemple d’écologie, elle est pourtant un des pays au monde qui émet le moins de dioxyde de carbone, et ce en grosse partie grâce à sa singularité nucléaire. En 2017, elle n’émettait par exemple que 0.9% du CO2 mondial (soit 4.56 tonnes/hab./an, en sachant que sa population représentait alors 0.8% de la population mondiale).[1]

Source: IEA, Word Energy Statistics. https://www.iea.org/statistics/ All rights reserved.

Pourquoi devrions-nous alors considérer comme une urgence la sortie du nucléaire ? Quand la plupart des détracteurs de cette énergie mettent en avant les risques qu’elle pourrait engendrer, soit sa dangerosité possible mais non assurée ; ses adeptes mettent en avant les chiffres concrets qui prouvent qu’une sortie du nucléaire à l’heure actuelle ne ferait qu’empirer le réchauffement climatique. D’ailleurs, la plupart des scénarios du GIEC qui visent à contenir le réchauffement climatique en dessous de 2°C retiennent l’usage de l’énergie nucléaire. Ensuite, selon l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, entre de nombreux autres, l’idée selon laquelle le nucléaire serait entièrement remplaçable par les énergies renouvelables est partiellement fausse, parce que, pour qu’un tel scenario fonctionne, il faudrait drastiquement diminuer notre consommation des énergies. Il serait alors plus juste de dire que ce remplacement serait « essentiellement fait par des économies d’électricité, et marginalement par des énergies renouvelables »[2]. Une telle réduction de nos consommations ne peut se faire que sur le long-terme, progressivement. A l’heure actuelle, sortir du nucléaire serait donc un choix discutable, car nous n’avons pour le moment pas encore les moyens de le remplacer en intégralité par des énergies renouvelables, justement parce que celles-ci ne sont pas abondantes ni ‘‘pilotables’’, c’est-à-dire qu’elles dépende t d’un facteur extérieur (le vent, le soleil par exemple) non gérable à volonté. Il faudrait donc nécessairement compenser par des ressources qui ont un rendement similaire au nucléaire, soit le charbon, le gaz ou l’hydraulique. Ce dernier requiert ou une situation géographique particulière, ou un coût économique, humain et environnemental important, non accessible à la plupart des pays. Comme le souligne Jean-Marc Jancovici, il faut se poser une question dont la réponse est bien moins évidente qu’il n’y paraît : « les énergies renouvelables sont-elles plus écologiques que le nucléaire ? »[3]. L’hydraulique, la seule option vraiment équivalente au nucléaire (car peu productrice de CO2 et capable de produire de l’électricité en abondance) imposerait des mesures peu écologiques, comme le fait de noyer une vallée entière – comme ce fut le cas pour la construction du plus grand barrage hydraulique au monde : les Trois Gorges, en Chine. Par ailleurs, Jancovici souligne que le nombre de personnes déplacées à cause de la construction de ce barrage est 5 à 10 fois plus important que celles déplacées à cause des catastrophes nucléaires de Tchernobyl ou Fukushima – d’autant plus que, dans le premier cas, on a déjà pu remarquer un effet de réversibilité, impossible dans le cas des Trois Gorges. Résultat : il faudrait donc nécessairement compenser le nucléaire civil par un système qui utiliserait les énergies fossiles ; or, l’impact environnemental et sur la santé de ces derniers est bien pire que celui du nucléaire. Ce serait donc rebrousser chemin en augmentant notre production de CO2.

Source: IEA, Word Energy Statistics. https://www.iea.org/statistics/ All rights reserved.

Bien que le risque zéro n’existe pas, et qu’il faille tout à fait prendre en compte la dangerosité potentielle et effective (notamment via les déchets radioactifs) du nucléaire civil, il semblerait que celui-ci soit surtout diabolisé, et assez peu considéré pour ses vertus effectives. Pourtant, il y a tout de même urgence climatique et des mesures efficaces doivent être adoptées afin d’éviter le pire scénario catastrophe. Dans ce cas, une mesure politique qui viserait à sortir complètement du nucléaire, serait-elle une bonne mesure ? A l’heure actuelle, il semble que non ; mais il faut très certainement concentrer les recherches scientifiques sur deux angles principaux : d’abord, continuer à développer les énergies renouvelables et leurs capacités ; et ensuite, rechercher un moyen de se débarrasser des déchets nucléaires et renforcer toujours plus la sécurité des centrales nucléaires. Peut-être que l’humanité parviendra, à terme, à trouver une énergie véritablement propre. En attendant, comme le déclare Henri Waisman, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), la « ‘décarbonisation’ peut passer par de multiples moyens : le renouvelable, la capture et la séquestration de carbone […] ou encore le nucléaire.  […] Cela dépendra des hypothèses de coût comparées aux autres options. La transition énergétique est un choix à faire. Aucun n’est parfait, les renouvelables aussi ont des impacts. C’est essentiel de regarder le problème dans sa complexité. Il n’y aura pas de solutions simples »[4].

Sources :


[1] Par ex rapport à la Chine, premier émetteur mondial de CO2 (28.2% des émissions de CO2 mondiales en 2017, dont 6.68 tonnes émises par habitant et par an). C’est un meilleur chiffre que pour la plupart des autres pays de l’Europe de l’ouest (8.70 tonnes/hab/an pour l’Allemagne, 5.43 pour le Royaume-Uni, 5.31 pour l’Italie et 5.45 pour l’Espagne)

[2] J-M. Jancovici, « Discussion autour de quelques idées reçues sur le nucléaire civil », jancovici.com

[3] Ibid.

[4] Henri Waisman, pour un article de France Tv Info du 09/07/2019, « Faut-il sortir du nucléaire pour sauver la planète ? Sept arguments pour comprendre le débat ».

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