Livia Corbelli
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D’après Freud, l’adjectif unheimlich caractérise ce qui n’est ni familier ni intime, quelque chose d’inconnu, mais présentant dans un même temps certains traits familiers, intimes, connus, prenant une forme différente. Unheimlich est l’étranger dans la maison. C’est inquiétant justement parce que le malaise et la peur qui lui sont reliés sont déterminés par la limite floue entre étrangeté et familiarité. Dans l’écart de ce dualisme actif, car il révèle ce qui devrait rester caché, s’ouvre le rire du Joker de T. Phillips. A propos du rire du personnage qu’il interprète, J. Phoenix lui-même affirme qu’il est simultanément « terrifying and exciting », par conséquence intimidant et aliénant –ce genre de sensations sont constants pour le spectateur, aussi bien lorsqu’il s’agit du rire douloureux, étouffé et étouffant d’Arthur Fleck que lorsqu’il est question de celui fier, désinhibé et exhibé de Joker. En effet, bien que le rire évolue au fur et à mesure que le protagoniste évolue, il n’arrête jamais de se déployer en tant qu’un rire qui souvent déchire le silence et parfois l’emporte sur le bruit, impromptu dans l’œuf et à la fin, secondant la vie interne du sujet et dépourvu de règles morales – par exemples, lorsqu’Arthur, dans le métro pour rentrer chez lui, éclate de rire tandis qu’une fille est en train d’être harcelée par trois jeunes haut placés. Dans cette situation-là, le rire, familier à nous tous en tant que synonyme d’hilarité et de détente, devient étranger parce qu’au contraire la nervosité manifeste du moment demanderait grande attention et solennité. Les jeunes ne sont pas capables de décoder ce rire, eux non plus : ils le considèrent comme une déclaration de divertissement ou de moquerie ; ensuite, les coups de feu éclatent et l’écho de ce rire-là fait réellement peur. C’est le locataire caché demeurant dans ce rire qui se révèle : le malaise profond d’une vie.

U. Boccioni, La risata (wikipedia)

La perception de ce malaise est possible non seulement par ceux qui réfléchissent du dehors à la vie d’Arthur, mais aussi par Arthur lui-même, lui qui souvent, plutôt que vivre, s’aperçoit vivre – par exemple, lorsque en regardant le sketch qu’il avait joué quelques temps auparavant sur un petit stage de stand-up comedy maintenant diffusé à la télé dans le show de Murray, il est poussé à ressentir à nouveau ce moment-là. Pourtant, cette fois il le ressent à travers le regard sarcastique du public. En termes pirandelliens, le passage du vivre au s’apercevoir vivre est dramatique et cela peut être dangereux puisque cela produit la chute des formes fictives de l’identité individuelle : l’homme s’aperçoit décomposé en fragments identitaires qui coexistent en compliquant les distinctions entre en-Moi et hors-Moi. A partir de cet instant, la tentative de retourner à la conscience normale des choses contient en germe le risque de mort ou de folie. Arthur est en même temps le gagnant qui a été finalement remarqué après des années d’anonymat et qui a maintenant une occasion télévisée pour réaliser son rêve de comédien, mais il est aussi le perdant malheureux qui doit faire face à la dérision encore une fois et sur chaîne de grande audience.

J. Ensor, Masks confronting death (flickr.com – https://www.flickr.com/photos/gandalfsgallery/9946599566)

Dans ce malaise, le rire devient une forme de revanche sur le tort subi, une arme et définit les contours nuancés du mal. Ainsi en est-il pour le Joker de Phillips et pour M. Anselmo de Pirandello dans le récit Tu ridi (Novelle per un anno, 1924). Dans les deux cas, les personnages manquent de coordination avec le monde, ils rient quand il ne le devraient pas et cela devient un synonyme de diversité, presque une accusation. M. Anselmo rit pendant son sommeil avec un « rire grand, gargouillant », on pourrait dire non surveillé, découlant directement de son inconscient et lui laissant la place. De même que le rire de Joker. Chaque nuit, lorsque sa femme le réveille, M. Anselmo est « stupéfait, mortifié, presque incrédule » et « l’agacement et l’humiliation, la colère et le courroux » qu’il éprouve ressemblent beaucoup à ceux d’Arthur, toujours dans l’obligation de donner des explications pour une réaction incontrôlable qu’il ne sait pas justifier lui non plus. Dans les deux cas, le gens soupçonnent que M. Anselmo et Arthur se vautrent dans « qui sait quelles béatitudes », cependant aucun des deux connaît ces béatitudes. Au contraire, ils comprennent malgré eux que rire peut être une manifestation de frustration, un désir incompris de bonheur et de détachement de leur misère. Mais le moment de compréhension se passe « par hasard » et marque un passage fondamental : le rire cesse d’être subi passivement et devient action agressive, outil actif d’émancipation. M. Anselmo prend les traits du persécuteur du « pauvre Torella », tandis qu’Arthur ceux excentriques du Joker. La vraie différence entre les deux est que ce dernier convertit les rêves de vengeance en décision consciente. En réalité. Aussi, le Joker rit pour déstructurer cette même réalité qui encage l’individu, pour la ramener à une essence informe, chaotique. Pourtant, tandis qu’il rit, il porte un masque, comme s’il n’était pas capable de se délivrer d’une identité inhibitrice établie par les gens que par l’utilisation d’un autre modèle identitaire. A l’origine il y a la volonté de trouver sa place dans le monde, en étant reconnu comme être humain complexe, et la difficulté extrême qu’une telle recherche provoque.

Voilà alors que le rire, celui du protagoniste du film tout comme celui qu’il provoque chez les gens, devient une manifestation visible du conflit entre intériorité et société en encourageant la réflexion aussi bien que son visage si excessivement maquillé au-dessus de son corps émacié. Une telle réflexion est engendrée justement par le fait que l’homme devant lequel on se trouve à une essence globalement tragique placée, pourtant, dans un contexte potentiellement comique. En utilisant encore une fois des termes pirandelliens, dans le film de Phillips le sentiment du contraire est explicite, tangible et distinctif d’un homme qui donc ne peut qu’être humoristique. Pour cette raison, bien que le Joker soit fou, nous sommes en quelque sorte amenés à sympathiser avec lui puisque nous en comprenons le drame derrière le rire, c’est-à-dire justement la nature humoristique, et l’effort dans la tentative de retourner à la conscience normale – des traits qui font de Joker la folie lucide d’Arthur. Sans aucun doute, Joker est apprécié parce qu’il entame un discours sur la condition humaine, mais, je crois, il est surtout apprécié parce qu’il le fait en désarticulant l’idée du héros-vilain monolithique : si jamais notre époque peut se dire encore un berceau pour les héros, ceux auxquels elle donne vie et auxquels elle s’intéresse sont, bon ou mauvais, des hommes – des hommes en révolution.

di Livia Corbelli

Bibliografia
– T. Phillips, Joker, 2019 (film)
– L. Pirandello, L’Umorismo, 1908
– S. Freud, Il perturbante, 1919
– L. Pirandello, “Tu ridi”, in Novelle per un anno, 1924
www.youtube.com/watch?v=4WcjedC44FU
www.youtube.com/watch?v=ThYJUZtNXt0

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