«Nous Sommes Faits d’Amour, des Chagrins, des Larmes et de Douleur»

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Livia Corbelli

Livia Corbelli

HISTOIRE D’ASTA, J.K.STEFANSSON : COMMENTAIRE

La mer se tient devant moi, et me rappelle les mots que j’ai lus ; le paysage devant moi change alors que je me laisse bercer par les descriptions des fjords islandais si magnifiquement créé par J. K. Stefánsson dans Histoire d’Ásta. Je les vois s’ouvrir

« comme un hurlement devant la mer glaciale et à ses abymes, certains sont une haine silencieuse, certains d’autres sont un soupir, mais la majorité d’entre eux sont probablement un peu de toutes ces choses à la fois ».

Ainsi, Stefánsson peint l’Islande de façon impressionniste : à travers le pinceau de la poésie ; car,

« la poésie est toujours résistance ».

Résistance à quoi ? Aux saisons de la vie, et à leur changement – semble-t-il suggérer. Voilà, alors, qu’il dresse sous les yeux du lecteur ce territoire dur et fascinant ne rendant pas plus souple sa rigueur, même pas dans les moments les plus chauds de l’année : « ici on voit le jour dans le froid »  et on apprend, sans aucune consolation, l’équivalence entre vivre et se battre, parfois assouplie par ce sentiment du sublime dont le sommet culmine dans les aurores boréales. Ásta est exactement comme l’Islande – elle est dure et tumultueuse, et sa beauté est lancinante, donc dangereuse.

Toutefois, Histoire d’Ásta n’est pas l’histoire d’une vie, il n’y a pas de réelle intention biographique. Il s’agit plutôt de l’histoire des vicissitudes d’une âme, rythmée par le glissement continu des temps et des lieux.  On va de l’atmosphère mythique enveloppant les mois passés par Ásta adolescente dans les Fjords Occidentaux, en passant par la contemporanéité de Vienne, porte européenne sans serrure et refuge pour une Ásta jeune étudiante en fuite, jusqu’au présent de Trump et du réchauffement climatique, considérés par un narrateur dont on perd facilement les traces.

Storia di Asta

Ainsi, bien que la prose de Stefánsson soit fluide et immersive, elle n’est pas immédiatement accessible justement à cause de ce glissement spatio-temporel constant, mais pas seulement. La volonté de suivre le parcours d’une âme compromet aussi la linéarité de la narration : les pensées d’ une Ásta s’additionnent et s’enchaînent dans un flux continu qui implique en même temps tous les personnages (y compris le narrateur) ayant une relation avec elle et leurs pensées : ainsi les voix et les perspectives se superposent. Il en ressort une sorte de « polyphonie paragraphée », qui marque en italique chaque incipit à travers une phrase (souvent presque une maxime) ou à travers  quelques mots qui synthétise l’émotion principal ou la question existentielle du paragraphe même. Dans certains cas, c’est seulement le premier mot de la première phrase du premier paragraphe qui est en italique – comme si cela signifiait que le début est la partie la plus importante, mais qu’elle est dépourvue de sens si on ne sait pas comment la conclure. La mère d’Ásta, Helga, le sait très bien. Et le narrateur aussi, qui s’inquiète dans le prologue de la façon dont il pourrait

« raconter l’histoire d’une personne sans toucher les vie de ceux qui l’entourent aussi »

tandis que dans l’épilogue, il affirme bien plus résolument qu’ 

« il est impossible de raconter une histoire sans se tromper, sans prendre un chemin risqué, ou sans devoir retourner en arrière, deux fois au moins – puisqu’on vit simultanément dans toutes les époques ».

Alors, l’histoire est celle de la recherche spasmodique et déchirante de soi-même, de sa propre place entre les gens et les blessures collectionnées : « est-ce trop de connaître les points cardinaux ? », se demande-t-on. Dans ce livre, on court vers les réponses qu’on n’a pas, vers l’amour désiré par-dessus tout, souvent en le confondant et dans d’autres cas en le maltraitant. On court aussi et surtout vers la félicité convoitée (« Où est  ma félicité ? L’as-tu vue dans les parages ? Se cache-t-elle sous le lit ?), même si on n’est pas toujours capable de la reconnaître dans sa manifestation immanente car on est orienté on ne sait pas où exactement. Une vie à la recherche, certes ; une vie en fuite, également – la non-réalisation de ses propres désirs est simultanément un symptôme de lâcheté et de courage.

Quoique ils apparaissent dans des formes différentes, les cycles de recherche et de fuite marquant Ásta – toujours proie d’une soi-disant tare héréditaire – sont en réalité le moteur de la vie de tous les personnages, agités par Stefánsson dans une émulsion qui est tout aussi banale que réelle : celle de la simplicité et de la complexité de la pensée. La première permet un adaptation au monde, un abandon au moins partiel de ses prétentions ; tandis que la seconde ne peut pas faire abstraction d’une certaine quantité de souffrance, autant profonde que la sensibilité de celui qui l’éprouve. De toute façon, le procédé binomial est présent dans toute la narration

– « cette lumière qui est parfois apparentée à l’obscurité » ; « Dieu et le diable sont un monstre à deux têtes » -,

laquelle au fond n’est rien d’autre qu’une grande interrogation sur la vie et sur la mort

(« Au contraire, les vérité du cœur ne s’accordent pas toujours à celles du monde. Pour cette raison la vie est incompréhensible. Elle est douleur. Elle est tragédie. Elle est la force qui nous fait rayonner »),

sur le sens de la littérature et de la mémoire pour la vie

(« Alors la littérature doit en premier lieu nous préparer à mourir, et non pas à nous aider à vivre mieux »).

Livia Corbelli

Bibliographie
[1] J.K.Stefansson, Storia di Asta, Iperborea, 2018

(N.d.A : : toutes les citations sont traduites par l’autrice de l’article, elles pourraient être différentes dans la version française du livre)

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